TPBD – un Tout Petit Bas Débit

photo : Olivier Baudoin

On se lève à une heure raisonnable. On déjeune, on récupère de la veille. On dérushe les photos. Presque 11h. On va à Bethléem à la recherche d’une connexion internet. On trouve un cyber café grâce à de jeunes du quartier.

Un des jeunes hommes demande à Emilien :

« Where are you from ?

France.

France ? OK. You’re welcome.

Il rajoute : Moi je t’aime !

Je crois qu’Emilien a une touche.

La connexion internet est un TPBD – un Tout Petit Bas Débit- et ça rame comme pas possible.

Connexion au monde quelques minutes. Les flics ont chargés une manif de pompiers à Nice, Bernard Giraudeau est mort. Mise en ligne du blog.

On va se balader dans le marché de la vieille ville. On mange, on visite l’Eglise de la Nativité.

C’est Orthodoxe. Il y a une police des touristes qui dirige le flux et fait bien attention à ce que personne ne s’écarte du chemin dédié. Nous ne descendons pas voir le berceau, trop de monde.

Le pope fait un tour d’encens.

Nous sortons dans le cloître, nous entendons Douce Nuit en Italien.

C’est une messe de Minuit de Noël à 15h en plein mois de Juillet.

Le prêtre sort un baigneur en plastique que des fidèles embrassent. D’autres prennent des photos de l’office. Je ne sais pas où je suis. C’est le moment de l’eucharistie mais je ne sens pas la communion. Les rituels physiques m’avaient intéressés et même nourris jusqu’à présent, car ils étaient reliés à l’intime. Là connexion est factice, encore un TPBD. Assister à une messe à Bethléem est pour un croyant, j’imagine quelque chose d’important. Pas un passage obligé pour les cars de tourismes de tour operator catholique.

Nous sortons. Direction notre rdv avec « Les Combattants pour la Paix ». C’est une organisation crée par d’anciens combattants israéliens et palestiniens qui se battent pour la paix. La plupart ont fait de la prison pour avoir refusé d’avoir continué leur service militaire.

Dans la salle se trouvent des israéliens et des palestiniens. Là, je sens la communion, quelque chose de possible. Enfin.

Lisie Philip

Sans titre 3

Mardi nous avons rencontré la compagnie El funoun à Ramallah. La compagnie existe depuis 1979, elle a 31 ans. La compagnie a plus de 100 volontaires, 10 créations, 25 représentations à l’étranger.
El Funoun axe son travaille sur la danse traditionnelle palestinienne mais cherche aussi à développer son identité en créant des spectacles plus contemporains. Ils veulent créer un pont entre la tradition palestinienne et la vision moderne d’aujourd’hui.
La compagnie se déplace beaucoup dans les territoires occupés, Bethlehem, Jenin.
C’est une compagnie ouverte à l‘international.
Nous parlons donc de nos trois projets.
Mohammed Yacoud nous pose des questions sur le projet autour du mur. Il nous demande de lui envoyer un dossier avec les partenaires proposés.
La question sur l’artiste israélien se pose.
Mohammed nous dit que le projet l’intéresse mais il ne se sent pas prêt à travailler avec des artistes israéliens. La porte n’est pas fermée.
Il en a rencontré en Europe et respecte leur travail mais la situation ici n’est pas la même.
Ils organisent un festival à Ramallah actuellement. Faudel, Abba, de grands artistes internationaux sont programmés ici à Ramallah ainsi que des artistes locaux.
Nous discutons autour d’un thé.

Ce soir nous vu voir leur spectacle de danse à Ramallah.
Nous sommes au culturel Palace. Plus de mille personnes assistent au spectacle de danse.
Ils sont connus.
Je ne suis pas embarquée dans le spectacle. Il y’a pourtant de belles images, de beaux costumes, une propreté dans les tableaux, mais l’émotion ne me caresse pas, les poils sur mes bras ne s’hérissent pas.
Le public quant à lui, tape dans ses mains, se lève, chante, discute…
Je prends des photos. Je trouve le jeu d’acteur faux, kitch.
La mise en scène amène une modernité dans les mouvements chorégraphiques des danseurs. En tant qu’artiste française, j’ai une autre vision du spectacle contemporain. Pour eux c’est novateur. Et nous n’avons pas la même culture, ne l’oublions pas.
Ce que j’ai préféré dans leur spectacle c’est la danse folklorique.
Eux ce qui les intéresse, c’est sans doute le lien entre le folklorique et le moderne, le passé et le présent, le classique et le moderne. Pourquoi pas…
Ce que je retiens de ce spectacle. De belles couleurs, de beaux costumes, de beaux sourires, des codes de la télévision, une chorégraphie à la fois belle et kitch, comme dans les clips vidéos indiens , un effet bollywood…
Dans mon travail en France j’aime amener de la sincérité, de la simplicité dans mes mises en scènes. Pour moi cela manquait de simplicité, de sincérité. C’était un grand show …

La vision que je garde de ce spectacle :
Un beau spectacle dynamique avec de jolies lumières mais qui malheureusement ne m’a pas embarquée. Tant pis … C’est pas grave et je respecte leur travail …

La compagnie Diyar de Bethlehem m’a invitée à un cours de théâtre l’autre soir.
Cette compagnie est jeune et dynamique et ils sont pour moi aussi doués que El Funoun en tant que danseurs.
J’ai participé aux échauffements et aux improvisations. Je propose des exercices. Nous connaissons les mêmes.
Je comprends donc leur langage.
Le corps parle, nous transcendons le mur de la langue par notre corps. Ca m’a fait du bien… Ils sont motivés, leur énergie déborde de positivisme, ils aiment danser…
J’aime leur approche. Ils sont ouverts. Sirine est humble. Ca me plaît…
Je vais lui téléphoner.


PENSEES D EMILIE
L’autre jour à Bethlehem nous sommes allés à l’église de la nativité. En chemin je photographie des mannequins, je me fais un trip mannequin… En robe, avec le foulard, en tenu sexy, les mannequins se dessinent sur les trottoirs. Elles nous présentent leur collection Eté.

Nous avons visité la partie orthodoxe en arrivant. Je l’ai déjà visité lors de mes derniers voyages.
Sombre, comme dans mes souvenirs d’enfances, les popes circulent de dans l’église et purifient
l’air de leur encens.

De l’autre coté se trouve la partie catholique où la congrégation chante « Douce nuit » en italien.. Je trouve cette version italienne très jolie très douce.
Plus clair plus lumineuse, la partie catholique me rappelle mes souvenirs à l’église anglicane de Nice. Un paradoxe se crée, le sombre et la lumière.
J’allume une bougie, deux, trois bougies et je pense à des personnes qui me tiennent à cœur. Je n’ai pas allumé une bougie du coté orthodoxe, l’accès était fermé.
Au final je m’en fous, c’est pareil des deux cotés…
Peut être que je suis croyante ? Agnostique ?
Ma mère m’a toujours dit que la foi c’est en soi, tu as le droit de douter, tu n’a pas besoin d’aller au cimetière ni à l’église pour croire en Dieu. Ma mère m’a toujours laissée le choix… Elle est protestante. Mon père était un orthodoxe. Contradictions et unions…
L’autre soir avec Adnan je discutais chez lui.
C est un musulman que j’ai rencontré en 2002 avec Aurélie et Emilien.
Il vend des souvenirs aux touristes. Il a un magasin à Bethlehem.
Il me dit : « Comment peut- on avoir la foi si on se sert de la religion dans la politique. On ne peut pas croire en Dieu si on se déchire, si on utilise la religion dans la politique, si on se détruit les uns les autres. La religion, c ’est pas ça ! »
Alors la croyance c est peut être ça… c’est quoi ?
C’est croire quand on a envie, tous les jours ou bien tous les ans, ou jamais …
On n est pas obligé d’aller a la messe tous les dimanches.
On est libre d’avoir le choix … De prier dans sa salle de bain, de sortir son tapis de prière lorsqu’ on le désire.
La dernière fois au cheik-point je découvre un palestinien devant le mur. Il sort son tapis et commence à prier. C’est absurde, décalé…
Il oublie le monde qui l’entoure et commence sa prière.
Moi je passe les barrières anti retour. Pas loin de là, se trouve un soldat dans sa guérite...

J’imagine le geste quotidien d’un palestinien.
Tous les jours il lève sa main droite.
La pose sur la borne biométrique.
J’imagine le geste d’un soldat.
Une main tendue.
Un mot « passeport ».
Des pages qui se tournent.
Une main tendue

Croyez-vous que le soir lorsque les soldats rentrent chez eux, ils demandent le passeport à leur famille et leur donne l’autorisation de rentrer ou de sortir de la maison ?

Comment une femme palestinienne ou un palestinien vivent le regard des israéliens. Et nos regards ?
Passer au cheik-point, passer le contrôle, vérifier qu’ils ne portent pas des armes pour rentrer à Jérusalem.
« Quelle image as - t’on de moi ? Me voit t‘on comme une terroriste ? »
« Me voit t ‘on comme une bombe ? »
« Nous connaissons la bombe sexuelle en France» dit olivier
« Je porte le voile mais c’est à la mode aussi ici, ce n’est pas seulement la religion » me dit Naïssoun la fille d’Abnen.

Emilie Pirdas

Un bol d'air avec les Combattants pour la Paix

photo : Emilien Urbach

17.07.10, Aujourd’hui, j’ai pris un bol d’air.
Je n’ai pas été me balader au bord de la mer morte. Je ne pense pas non plus à la petite heure passée au frais dans l’Eglise de la Nativité.
Mais j’ai pris un bol d’air.
Une respiration.
Je ne suis pas allé sur le Mont des oliviers observer Jérusalem.
Mais j’ai senti un vent frais.
Je ne me suis pas promené sur les remparts d’Al Quods ou de Jéricho. Ni même visité les jardin d’Haïfa.
Mais j’ai été caressé par une brise rafraichissante.
Je n’ai pas nagé le long des plage de Gaza ou de Tel Aviv. Je n’ai pas trouver l’ombre d’un amandier dans les campagnes vertes de Naplouse.
Mais une fenêtre s’est ouverte sur la pestilence de la situation ici.
Nous nous sommes rendu à la célébration du cinquième anniversaire de l’Association des Combattants pou la Paix.
A Beit Jala, dans la banlieue de Bethléem, se réunissaient une floppée de pacifistes palestiniens et israéliens.
Soldats déserteurs ou repentis de l’occupation. Résistants armés cherchant une nouvelle issue. Militants pacifistes convaincus. Tous étaient réunis pour un temps de convivialité et peut-être même de fraternité.
Un temps à la limite du réel.
De quoi faire taire en France les salauds de tout bord. Qu’il s’agisse de ces quelques militants soit disant pro-palestiniens qui jouent sur l’ignorance et la crise identitaire de certains jeunes habitants des quartiers ghettos de la République. Ou qu’il s’agisse des fous paranoïaques qui crient sans cesse à l’antisémitisme.
Dans cet hôtel de Cisjordanie, ils étaient, certes ultra minoritaires, mais parler de combats communs pour la fin de l’occupation et la mise en place d’un dialogue entre les peuples palestiniens et israéliens.
Tous ont déjà goûté à la violence et à la violence qu’engendre la violence. Militants de groupes armés ou politiques, anciens soldats ayant servis dans l’armée d’occupation, chacun a décidé de penser par lui-même s’appuyant sur le dénominateur commun partagé partout par tous : Notre humanité.
Celui-ci se rendait compte qu’en tant que juif il pouvait aussi accepter son identité arabe. Celui-là, encore militant au sein du Fatah de Yasser Arrafat et qui a fait cinq ans de prison pour faits de résistance, comprenait qu’il devait proposer autre chose à ses enfants. Un autre encore, ayant fini il y a quelques années à peine son service militaire dans Tsahal, vit aujourd’hui une histoire d’amour avec une libanaise rencontrée à Paris et choisi d’utiliser le théâtre comme lieu de rencontre des cultures du Proche-Orient.
Ce ne sont pas des pacifistes bien pensants qui placent palestiniens et israéliens dos à dos. Tous militent pour la fin de l’occupation et la destruction du mur construit par Israël en Cisjordanie comme préalables à toute réconciliation. Mais tous osent aussi l’espoir.
Personne ne s’excuse. Personne ne pardonne ou tend l’autre joue. Chacun prend acte de son humanité et la reconnait dans l’autre, révélant l’absurdité de la guerre, des destructions et des discours de haines.
Un bol d’air.
Un temps de repos bien mérité.
Malgré ça, pour rentrer chez nous à Doha, il nous a bien fallu passé devant le casernement de militaires israéliens installé en plein Beit Jala. Malgré ça, il nous faudra sans doute essuyer quatre ou cinq contrôles militaires pour nous rendre à Jenin. Montrer plusieurs fois nos passeports aux soldats de l’occupation.
Mais ces personnes sont des justes.
Ici, personne n’a le luxe du désespoir et la résistance et aussi un combat contre soi-même.
Alors, merde à tout ceux qui au nom du martyr des frères de mon grand-père juif humilient notre espèce et salissent le nom de tous les résistants au nazisme et des enfants gazés.
Merde à ceux qui utilisent la foi des tantes et oncles musulmans de mes enfants pour en faire des fous de dieu.
Merde à la mort et ses anges.
Merde à la peur et à la connerie qu’engendre la peur.
J’en reprendrai bien avant de dormir… Un bol d’air.
Emilien Urbach

Pour se renseigner sur l'Association des Combattants pour la Paix : http://cfpeace.org/

Manifestation à Bil’in et retour en taxi

photo : Olivier Baudoin

On a pris le taxi du check-point à Bel’In au dessus de Ramallah. Le chauffeur ne sait pas trop où il va donc il téléphone pour connaître la bonne route celle où il y a le moins de check point. Il demande aussi son chemin à des passants. Je ne suis pas contre d’éviter les check point aujourd’hui et puis on finira bien par arriver. On rejoint le comité de quartier, il ya des internationaux de l’ISM, du CCIPPP. Il y a un groupe de français, une majorité de musulmans, des filles et des garçons. On discute, ils sont originaires de Montpellier, Grand-Quevilly ou Roubaix. Les quatre coins de la France se retrouvent dans une pièce d’une maison de Bel’In. Nous devons assister à une manifestation pacifiste. Il y a des gamins qui nous disent Welcome et essayent de nous vendre des sacs et des bracelets brodés ou du thé et du café.
On va manger un falafel dans une échoppe en face. Tout est organisé pour le touriste militant. Il y a briefing. On n’y assiste pas. Emilie n’a plus son passeport. Perdre son identité en Israël juste avant une manifestation pacifiste n’est pas le meilleur endroit, ni le meilleur moment. Emilie fouille son sac, Olivier fouille son sac, je fouille son sac. On fouille la pièce où nous étions tout à l’heure, l’échoppe où on a mangé. RIEN. Forcément dans le taxi. Emilie téléphone. Ouf c’était bien dans le taxi. Le chauffeur nous le ramène tout à l’heure.
On nous donne rapidement les consignes : Ne pas jouer les héros
Il peut y voir des jets de bombes lacrymogènes de la part des soldats israéliens.
Ne pas courir
Ne pas frotter les yeux
Ne pas se mouiller le visage
Ne pas boire
Cela renforce l’irritation.
Faire très attention à leur trajectoire pour ne pas les recevoir sur la tête. Ça c’est dangereux.
Il est possible qu’il ai des tirs de balles en caoutchouc. Ce n’est pas mortel, cela fait juste mal.
S’il y a des arrestations et qu’il manque quelqu’un dans votre groupe, dîtes le immédiatement à l’organisateur afin d’envoyer un avocat. Si vous êtes arrêté, ne dîtes rien. Vous pouvez demander de l’eau, de la nourriture, à aller aux toilettes. Rien de plus.
Bon.
La manifestation se met en place, il y a environ 70-80 personnes Palestiniens et Internationaux confondus. Il y a la télé palestinienne. Les drapeaux sont levés, les slogans de paix et les chants sont comme une barrière de protection autour du groupe. Nous commençons à marcher. Je suis à l’arrière avec ma petite caméra. Je ne chante pas, je m’intéresse aux détails. J’ai comme une impression de passage obligé du tour operator du militantisme. Les gens se sont préparés : foulard autour du cou à rabattre sur la bouche et lunettes en cas de lacrymo.
Une excitation comme avant un carnaval. Quelque chose coince chez moi. Mais je ne peux pas m’empêcher de penser que ces actions doivent être menés. C’est mieux que rien. Je déteste cette expression.
Nous marchons, descendons, remontons environ 10 minutes. Les tracts en arabes sont jetes en l’air entre les drapeaux qui flottent. C’est une belle image.
Arrivés en haut d’une pente, on voit les barbelés du futur Mur. Les soldats sont postés une centaines de mètres devant. Ils tiennent la position. Les chants s’arrêtent, il y a une tension palpable. Le rythme de la marche décélère. Nous avançons d’un pas décidé mais tranquille.
Bruit, sifflement, trajectoire, fumée.
Nous sommes à 200-300 mètres des soldats. Nous n’avons rien fait à part marcher vers eux. La première bombe lacrymogène vient d’être tirer en tir direct et horizontal sur la foule.
La fumée est acre, pas le temps de penser.
2, 3, 4 je ne compte plus, cela fuse en tirs croisés des soldats visibles et d’autres que je n’avais pas vu sur notre droite. Là je ne peux m’empêcher de penser à une répétition en réel de leur exercice militaire appris dans un quelconque module de formation.
Les gens courent, c’est une réaction animale, normale. Moi aussi je cours.
Je suis dos aux soldats et j’essaie de suivre les trajectoires de ces putains de lacrymo.
Il y en a une qui atterrit à ma droite à une vingtaine de mètres, une autre devant moi à environ 10 mètres, c’est la première fois que je vois ces engins, c’est un cylindre d’environ 35 cm de long pour un diamètre dune quinzaine de cm. Ça ressemble à une grosse boîte de conserve. Ce que je ne savais pas c’est qu’une fois en contact avec le sol la boîte de conserve s’enflamme.
Là je prends conscience de ce qui peux arriver si quelqu’un, si je suis touché par cette merde.
Le vent est Israélien aujourd’hui et nous envoie la fumée brulante dans la gueule.
On recule, ça continu à tirer, ça ne s’arrête pas. Moi non plus je ne m’arrête pas. A côté de moi une française, elle est en sandales et accompagné d’un ami français lui aussi. Elle panique, court , s’essouffle, se frotte les yeux, boit, panique encore plus, crache, pleure. Lui ne sait pas quoi faire, il ne dit rien, ne la touche pas. Je le sens désemparé. J’ai aussi les yeux et la gorge qui brulent et le nez qui coule, comme tout le monde. Je m’approche d’eux, je leur redonne les consignes, je leur dit que tout a une fin. Ces mots que je me répète comme un talisman lorsque je sens que je perds la maitrise, agissent sur elle comme un calmant immédiat. Coup de bol, je ne sais pas ce que j’aurai pu dire ensuite.
Des amis disent de moi que j’ai des couilles, l’ami de cette femme me remercie, me dit que c’est formidable de rester calme et de gérer. Mais ce n’est pas vrai, je n’ai pas de couilles, je ne suis pas calme et je ne gère rien. Je suis morte de trouille. Je les laisse. Mes yeux pleurent, je sanglote, je ne sais pas si c’est les gaz ou la situation. L’impossibilité de dialogue ou réaliser que je crève de peur.
Emilie me rejoint. On pleure, on crache, on se mouche ensemble. On regarde les plus courageux avancer encore.
Des tirs, encore. Ils doivent avoir des stocks neufs, c’est pas possible. On voit les soldats derrière leurs boucliers qui brillent au soleil comme de petites étoiles.
On voit un groupe de jeunes militants internationaux bras-dessus bras dessous posés devant les tirs . Photo souvenir.
On continue à cracher, à tousser, pleurer.
Je vois un gamin palestinien se fabriquer une fronde et ramasser des pierres. Je pense : « Gamin, qu’est ce que tu vas faire avec tes cailloux face aux soldats robocop ? »
Je dis à Emilie : « Ce n’est pas bon ça donne le prétexte. »
De toute façon les tirs ne sont pas vraiment arrêtés.
La manifestation est terminée. Nous quittons l’endroit. On s’arrête acheter de l’eau. Il y a les jeunes français que l’on a croisé tout à l’heure. Emilie et Emilien prennent leurs témoignages, Olivier prend des photos. Moi, j’appelle ma famille. Je suis contente d’entendre leur voix, les préoccupations banales. Ils mangent une salade avec de l’avocat, des crevettes, des œufs et des tomates. A Nice, il fait chaud. Pendant quelques minutes je suis à table avec eux.
Je retourne vers mon groupe ; Un garçon de 24 ans de Roubaix fait son témoignage. Il parle de solidarité entre frères musulmans, que c’est son devoir en tant que musulman de venir manifester pour une Palestine libre. Emilien lui parle de lui, de son grand-père juif dont la famille a été déportée et assassinée en camps de concentration. Il parle de son mariage avec une musulmane. Mais s’il est là, c’est parce que la situation est une injustice et qu’en tant qu’humain on ne peut pas laisser faire ça.
Il dit ça et bien d’autres choses. Il a les mots justes qu’on peut entendre. Sa voix est déterminée et calme. Il est bien ce type !
Les jeunes écoutent, ça leur ouvre plusieurs pistes de réflexion.
On appelle le taxi, on rentre au comité de quartier où on rencontre brièvement l’organisateur de ces marches. On échange les coordonnées, on se recontacte.
Le taxi est là avec le passeport d’Emilie.
C’était une journée éprouvante, nous avons hâte de rentrer.
Jour 3 – Retour en taxi
Nous rentrons vers Bethléem. On échange des banalités avec e chauffeur. Deux minutes plus tard, check point routier. Les soldats demandent d’où on vient, le chauffeur répond Bel’In.
Aïe mauvaise réponse.
Il faut se garer sur le côté. On nous demande nos passeports. Le chauffeur nous suggère de dire que nous sommes amis et qu’il nous rend service. Pas d’argent entre nous.
Le soldat revient, il est jeune. 18 ans
« Qu’avez-vous fait à Bel’In ?
-On est allé manger.
-Vous avez fait des photos ?
-Bien sur des photos de nous on est en vacances .
-On nous rend nos passeports. »
Je les distribue. Dans celui d’Olivier, bien en évidence sa carte de presse. La bonne blague.
On continue notre route.
Le chauffeur nous dit qu’on se fait arrêter aux check point car il est arabes israélien. Les juifs israéliens ne se font pas arrêter. Believe me.
Le chauffeur nous raconte son histoire. Il a deux femmes, 9 enfants. La deuxième épouse est morte. Il a fait un crédit pour une maison qu’il n’a pas le droit d’habiter pour une question d’assurance ou quelque chose comme ça. Il paye un avocat et un ingénieur pour aller en justice. Il perd le procès qu’il lui a couté plusieurs dizaines de shekels.
En 2011, sa maison sera détruite ? C’est irrévocable, il a une lettre. Lorsqu’il nous la lit en arabe son timbre de voix change.
Il nous invite chez lui pour boire le thé et visiter sa maison inhabitable. On rencontre sa femme et de ses 9 enfants. Les gens ici sont accueillants. Quel chauffeur de taxi à Nice nous inviterai ainsi chez lui et discuter comme de vieux amis ?
Il a besoin de parler comme la plupart des personnes qu’on croise. On recueille son témoignage. Olivier prend une photo de lui et sa famille. On va faire développer le cliché et lui donner. On a son numéro. Il est tard. On rentre à Bethléem.
Lisie Philip

Ecoutez Emilie

Plutôt qu'à l'écrit Emilie Pirdas a choisi de s'exprimer sur sa participation à ce séjour par le biais d'un enregistrement sonore. Écoutez la en visionnant un diaporama de photographies réalisées par elle-même et Olivier Baudoin.
Cliquez sur la flèche (play) du lecteur juste en-dessous...

Sans titre 2


Je suis fatiguée, je dors mal.
Nous sommes à Bethlehem au camp de réfugiés d’Aïda. Nous connaissons le centre Al Rowwad, un centre culturel dirigé par Abed fattah Siour .
Nous sommes au mur, je pleure. Ca y’est, c’est bouclé. En 2002 il n’y avait rien, juste une tranchée dans le sol, en 2003 il y’avait des grillages où jean Michel un ami s’est cassé la gueule, en 2005 le mur, en 2010 le mur se tient debout et enferme la ville.
Je lâche mon appareil photo. Ce filtre de protection m’abandonne, je le regarde en vrai avec mes yeux. Je commence à penser…
« Qu’est ce que je fais là ? Pourquoi ? L’événement autour du mur , oui c’est ça…
Je sais pas…J’arrête, je continue… » Je reprends mon rôle de photographe. Un filtre de protection…
Nous sommes tout petits, nous sommes tous petits…
Nous retournons à Bethlehem, nous passons voir Adnan, il tient un magasin de « souvenirs », il nous accueille, nous plaisantons, ça fait du bien … Nous rencontrons Maïssoun, sa fille qui nous parle pendant 3 heures… Une vraie torture !!!! Elle a une diarrhée verbale …



Samedi dernier nous sommes allés à Beit Jala. Nous avons rencontré les Combattants pour la Paix une association israélienne pacifiste. Elle fait un travail de jumelage avec des villages palestiniens et se bat contre l'occupation... Israéliens et palestiniens se retrouvent et font un travail basé sur le dialogue et le théâtre-forum. Les israéliens se posent la question sur leur identité arabe.
Je suis heureuse d’avoir rencontré des israéliens et des palestiniens qui se battent contre l’occupation. Ils cherchent des solutions par le dialogue et le théâtre. Nous avons croisé des résistants et d’anciens combattants palestiniens, d’ anciens soldats israéliens, un membre du Fatah, etc…
Nous recueillons alors quelques témoignages d’anciens soldats et de palestiniens.
La soirée se termine par une danse traditionnelle palestinienne et des exercices de Chen Alon, un refuznik. Il a déserté et a fait de la prison.
Abed du camp de réfugiés d’Aïda (Bethlehem) pense que cette association « Combattants pour la paix » doit régler ce conflit en Israël. Nous lui expliquons les rencontres entre les israéliens et les palestiniens.
« Les échanges c’est bien mais ça suffit pas ! » dit Abed.
Il ne travaille pas avec eux mais pense que les israéliens doivent dialoguer avec leur gouvernement. Il n’a rien contre leur action. Mais la sienne est différente.
Abed revendique son combat en créant des activités et des pièces de théâtre en Palestine axée vers l’international.
Chen Alon le déserteur, pense qu’il faut se battre contre l’occupation et que ces échanges ne suffisent pas non plus.
Je ne suis pas à leur place, j’écoute, je pense.
Le contact avec Chen fut rapide mais il m autorise à utiliser son témoignage publié sur son site internet.
Je compte le recontacter.

Dimanche nous sommes allés à Jenin au théâtre de la Liberté, dans les territoires occupés, en Palestine.
C'est une ville qui a subi de nombreuses interventions militaires israéliennes pendant la seconde intifada.
Nous y sommes allés en 2002 et nous avions vu les maisons détruites par l'armée.
Les enfants se balançaient sur des échelles en fer dans les maisons délabrées. Le souvenir que j’en retiens c’est cette poussière blanche qui fait pleurer les yeux, qui froissent les regards. Comme si ce blanc voulait nous aveugler. La poussière rase les murs, vole .
Cela me fait penser au « Crime du 21 siècle » d’Edward Bond. Pièce dans laquelle j’ai joué avec la compagnie Sîn .
La poussière est blanche. La lumière nous agresse …
Aujourd’hui la vie a reprit dans le camp de réfugiés.
Nous avons raté Juliano, le directeur du centre. Il est à Haïfa.
Dommage. Nous sommes déçus car il participe indirectement au spectacle « Témoignages, compte rendu sensible d’un séjour en Cisjordanie » que nous tournons en France avec Emilien.
Nous diffusons son film « Les enfants d’Arna » après notre spectacle.
C’est sur la vie de sa mère israélienne Arna, qui s’est battue contre l’occupation. Juliano est le fils d’un palestinien et d’une mère juive.
Nous avons rencontré Josh un américain qui a mis en scène
« Men of the sun » avec des étudiants de Jenin. Il nous raconte alors les difficultés, l’organisation des répétitions, avec des jeunes qui subissent la pression, l’occupation.
En effet, ils sont provocateurs et ne distinguent pas la signification de l’autorité. L’autorité d’un conflit, l’autorité d’un metteur en scène.
« Ils sont déconcentrés mais c’est le miroir d’une situation, d’une pression et d’une façon de vivre » me dit Josh.
« Ce n’est pas une mince affaire » nous dit t’il « Mais ça s’est bien passé ».
Il me raconte que lorsque Julianno a monté « Animals farms » de George Orwell il y’a deux ans. La population palestinienne s’est soulevée. Dans la pièce les cochons représentaient l’autorité palestinienne et à la fin de la pièce ils parlaient en hébreu.
Les palestiniens ont voulu brûler le théâtre et sont allés se plaindre à l’autorité palestinienne. Cela montre à quel point la frustration et l’occupation sont présentes dans les esprits.

Depuis lundi dernier nous avons rencontré deux compagnies de danse. La première c’est Diyar à Bethlehem. C’est une jeune compagnie. Nous connaissons le directeur artistique, Mohammed Awwad.
Il a joué avec moi dans « Gilgamesh le tyran qui ne voulait pas mourir » une coproduction franco-palestinienne créée en 2003-2004 avec l’Association Sin. Il est actuellement en tournée.
Dans la compagnie ils sont environ 80 volontaires et 25 professionnels. Un noyau dur produit actuellement un spectacle : « Portraits de la peur »
Dans leur spectacle ils mettent l’accent sur la peur d’être palestinien, la peur du changement, la peur de vouloir être quelqu’un, la peur d’exister, la peur de se retrouver seul.
Mais sous cette occupation, ils apprennent à lutter ensemble, s’aider les uns les autres, célébrer leur liberté à travers les ingrédients essentiels, que sont la danse et le théâtre. La liberté dans la danse… Un acte artistique.
Je prends donc le témoignage de Sirine et de Ossama.
Sirine explique pourquoi elle danse.
« To feel free » me dit elle.
Ossama explique qu’il est journaliste et qu’il dansera jusqu’à la fin de l’occupation. Il ne veut pas parler des artistes israéliens.
« We will dance until the end of the occupation, no one will stop us from dancing »

Les artistes israéliens et palestiniens travaillaient ensemble il y a une dizaine d’années, mais lorsque le théâtre de l’Inad a été bombardé en 2001, ils n’ont plus eu de nouvelles des artistes israéliens avec qui ils travaillaient.
C’est difficile. Je ne suis pas à leur place. Les artistes ici n’arrêtent pas de nous dire que les internationaux les poussent à travailler ensemble.
« What for ? » me répondent - t’ils.
« We ‘ll have to cope with our life for our Palestinian population.»
In French pour vous :
« C’est contradictoire. Nous pouvons jouer à Londres, à paris, à Rome, mais nous ne pouvons pas jouer à Jérusalem. »
« Nous sommes intéressés par ce projet du mur » me dit George de la compagnie Al Harah.
« Nous sommes d’accord pour partager ce projet avec d’autres artistes palestiniens, nous sommes en bon terme avec eux, mais pas avec des israéliens ».
J’écoute…

Texte et photo Emilie Pirdas

Difficile réveil à Bethléem

photo : Emilie Pirdas


Ce matin, réveil difficile à 5h45, quelques étirements.

Emilie n’est pas dans son lit, soit elle est déjà levé soit j’ai ronflé ! (Ce qui m’arrive extrêmement rarement je tiens à le préciser).

En fait, elle s’est endormie dans le salon car une insomnie lui est tombée dessus.

On est en retard, je réveille tout le monde.

Départ 7h30. On est vraiment en retard. On veut se rendre à Bil’in à côté de Ramallah rencontrer un groupe de manifestants pacifistes et non-violents qui utilisent le happening comme acte revendicatif.

Tous les vendredis à 12h30 il ya une marche jusqu’au MUR.

On ne sait pas combien de temps va prendre le voyage. C’est à 65km.

8h05. Nous sommes au check point de Bethléem. Celui à côté du Tombeau de Rachel. Nous entrons dans le corridor de grillage et de barreaux à ciel ouvert. Il ya une trentaine de personnes devant nous. Ça n’avance pas. Je regarde les barbelés au-dessus de ma tête. Je regarde les gens, beaucoup d’hommes. Des vieux et des quarantenaires principalement.

8h15. Ça n’avance toujours pas et derrière nous il y a de plus en plus de gens. Je m’amuse à prendre le corridor à la mesure de mon corps, la largeur est égale à mes bras tendus coudes pliés à 120°. Egal aussi à ma jambe tendue en seconde 90° pointe tendue. La largeur entre deux barreaux me permet de passer mon épaule jusqu’au début de l’omoplate. La largeur d’un barreau est égale à la largeur à la première phalange de mon index.

8h30. Ça n’avance toujours pas.

Derrière nous, la file grandit. On a moins de place. Ça parle dans tous les sens, il y a plus de femmes et d’enfants.

Un homme devant nous dit que ça peut durer 2 ou 3h.

En fait le check point n’est pas ouvert. On ne sait pas pourquoi. Il y a une jeune fille soldat dans la guérite. Mais le check point est fermé. On entend de l’hébreu dans les haut-parleurs. Le volume est très élevé.

8h45. Les gens commencent à s’agiter. Le soleil attend avec nous. Il y a de moins en moins de place. Il n’y a rien pour s’asseoir. Un vieux coince sa canne dans l’angle du grillage et s’improvise une station assise. Le fait d’être dans ce corridor compressée aux autres, au soleil, de ne pas savoir pourquoi ça n’avance – non, la situation n’avance pas – me donne l’impression d’être un chemin d’abattoir, un chemin des cochons avec des trappes anti-recul. Je connais des abattoirs pour en avoir visité et y avoir fait des recherches chorégraphiques. Je les ai déjà mesurés avec mon corps.

Ma respiration s’accélère, se bloque par moment. J’ai l’impression que mon corps change de consistance, se fragilise. Je commence à trembler. Je rentre à l’intérieur de moi-même, me rassure en me disant que tout à une fin, je m’imagine allongée sur de l’herbe fraîche. Mais le brouhaha et les voix du haut-parleur me ramène au présent et me force à prendre conscience de là ou je suis.

Je demande à olivier si on peut faire en sorte de rester groupé. Il met sa main sur mon épaule et cela me relie à un monde plus humain. Ça n’avance toujours pas. La jeune fille soldat est toujours dans sa guérite. Elle se recoiffe.

9h10. Deux sœurs catholiques se fraient un chemin entre les gens jusqu’au début de la file pour essayer de faire ouvrir le check point, elles sont suivie par 5 ou 6 personnes qui gagner des places pour aller plus vite. Mais aller plus vite quand on n’a pas le contrôle de son temps est une amère illusion.

9h20. Emilien est visible par la jeune fille soldat et montre sa carte de presse. Si ça peut faire bouger les choses tout du moins la file. Il a raison d’essayer. Elle téléphone. Il fait chaud.

Les sœurs rebroussent chemin et nous prennent à parti :

“Europeans and americans, you have to do something. Here, there’s no rules”.

Et nous voila renvoyés à notre impuissance. Nous sommes bloqués dans la file, au soleil, compressés les uns aux autres comme les autres.

Une femme avec un bébé et deux enfants se faufile et arrive à notre hauteur. De toute façon, devant nous c’est si dense qu’on ne peut pas aller plus loin. Le bébé est dans ses bras, il a 40 jours. Il dort. Cette femme nous explique que sa mère est à l’hôpital et qu’elle va la voir. Son fils de 2 ans pleure. Emilie propose un biscuit, sa mère dit oui. Il mange et arrête de pleurer.

Ça n’avance pas. Ça commence à crier, à s’énerver, à gueuler contre les caméras.

9h40. Dans les haut-parleurs ça crie Yalla, Yalla puis d’autres choses que je ne comprend pas. Ça va s’ouvrir.

9h45. Un homme palestinien nous dit : You want suffering with us ?

Avec nos appareils photo et caméras, je comprends safary…

Suffering

No I don’t want suffering. I want to tell to the others. The best way is not suffering.

Yes, it’s good. Please tell.

Le tourniquet anti-retour de 2m50 de haut est enfin en marche. Tout le monde veut passer en premier. C’est la bousculade. Le problème, c’est qu’on ne peut passer à plus d’un à la fois. Les gens essayent de passer deux par deux, aller plus vite pour reprendre peut-être un peu de contrôle sur leurs mouvements. Mais le tourniquet se bloque.

Lumière verte, tu peux passer. Lumière rouge tu ne peux pas. C’est simple comme une expérience de laboratoire. Deux jeunes hommes se dévouent pour faire passer les gens un par un. On accède enfin au tourniquet, on passe devant la jeune fille soldat en levant le passeport français, pas besoin de l’ouvrir. Le passage est rapide.

Nous arrivons dans un hangar clair et climatisé. Les gens s’agglutinent devant les trois entrées. Au-dessus de nos têtes trois passerelles, un soldat d’environ 35ans nous surplombe. Il nous demande de ranger nos caméras et appareil photo, nous ne comprenons pas ce qu’il nous demande. Il est nerveux, parle à son talkie-walkie. Un autre soldat vient vers nous il est à notre hauteur. Il nous redemande de ranger nos appareil. WHY ? Because it’s a military area.

Emilie va vers lui, demande son nom, son âge. Il a l’air jeune, son visage est doux, il est brun aux yeux noirs le teint mat assorti à son M16 chargé.

On se met dans un des trois groupes. Ça bouscule, ça insulte. Qui sera le premier devant le tourniquet anti-retour.

On rencontre un colombien et une russe en vacances. Il nous pose plein de questions de touriste comme on s’en pose entre touriste : Vous êtes d’où ? Vous êtes arrivés quand ? Où allez-vous ?

Emilie et moi restons évasives, ces questions ressemblent aussi aux questions des check point. Dans un moment déshumanisant, on devient méfiant.

On rencontre également une vieille dame avec un chapeau. Elle est originaire du Pays de Galles et cela fait 11ans qu’elle vit à Bethléem. Elle est volontaire 3 jours par semaine dans un orphelinat. Elle porte un pace maker et cela ne lui confère aucun droit supplémentaire dans la file. D’ailleurs elle refuse qu’on la laisse passer mais ne veut pas qu’on lui passe devant. Elle dit que c’est un manque de respect pour l’autre. Le soldat est sur la passerelle au-dessus de nos têtes.

Nous restons dans notre file, pendant ce temps un des deux autres tourniquets a fermé.

On renvoi la file du milieu vers la file de droite. Puis plus tard toute la file de droite vers le milieu.

Dans notre file, ça joue des coudes, des gens s’incrustent, nous regarde. Je sens ce regard qui nous accuse en tant qu’Européens de prendre leur place dans cette putain de file.

Le tourniquet anti-retour est bloqué on ne peut passer que un par un.

Lumière verte tu passes, Lumière rouge tu passes pas.

De toute façon, il n’ y a que deux passages à chaque fois.

Dans la file, je me retrouve en face d’un des organisateurs improvisés de file.

En riant il me dit : Good trip, hein ?

- It’s not a good flight company

- But there’s no airport here. We can’t go. Toujours dans un rire.

Moi, j’ai la gorge qui se serre et j’avale difficilement ma salive.

Lumière verte. La vieille dame passe enfin le tourniquet. Elle est juste devant nous. Elle pose son sac dans la machine à rayon X. Avec son pace maker elle ne peut pas passer le portique de sécurité. On attend qu’un soldat vienne éteindre le portique. Il arrive, tourne un bouton avec une clef spéciale et éteint la machine. C’est très simple. J’ai toujours entendu dire : les clefs, c’est le pouvoir.

La vieille dame passe. Le soldat rallume la machine.

Emilie et moi passons le tourniquet, posons nos sacs sur le tapis roulant de la machine, reprenons nos sacs. On montre de loin, en vitesse nos passeports. Pas besoin de les ouvrir ou de les vérifier.

10h25. Nous sommes sortis du check point et attendons Emilien et Olivier. Je vois passer un vieil homme qui tient son pantalon, sa ceinture et ses chaussures à la main, la canne sous le bras. Il a une démarche cocasse, mais je n’ai pas envie de sourire.

2h20 pour faire 50 mètres.

Les garçons arrivent, nous pouvons prendre un taxi pour Bill’in.

Lisie Philip

Cheik point et gaz lacrimogène

photo : Emilien Urbach


16.07.10

Je suis entré dans le corridor grillagé

Observé le vieux

La vieille

L’enfant

Le nourrisson

L’homme et la femme mure

Travailleurs arrêtés stoppés parqués

J’ai senti le temps passé

Sans bouger

Deux heures

Trois

Le soldat qui m’observe filmé

Le soldat qui me parle gêné

Embarrassé

Et les autres pressés bousculés

Ma caméra enfermée libérée enfermée

La jeune fille qui se coiffe

Soldat au féminin

Filmé enregistré

La jeune femme qui se coiffe lascive

Etonnée par mon regard

Lessivé

Et moi qui insiste

Accusateur Parqué observé

Sans bougé deux heures

Peut-être trois

Et l’ailleurs inconscient

Et l’ailleurs en même temps

Absent

Et le vieux la vielle l’enfant

Et les gaz qu’on respire

Qui brulent deux minutes

Et l’ailleurs présent

Touristes engagés

Militants en sandales

Et les gaz projetés

Mes pieds qui me portent

Ma gorge qui pique gratte

Mes poumons qui crachent

Mes yeux fermés brulent

Et le vieux la vielle l’enfant

Et ma caméra qui enregistre

Mon micro

Mes papiers

Cinq fois sortis montrés rangés

Et le soleil

L’homme qui n’habite pas sa maison

Détruite programmée

Et sa femme qui sourit à demi dents

Mes amis

Mes collègues

Mes soupirs

Leurs pleurs

Leurs certitudes

Et les miennes

Et les miens ailleurs

Mes papiers

Sortis montrés rangés

Et le jeune armé

Fier apeuré

Et le soleil

Le café dans la maison

Détruite programmée

Les clés gardées

Des maisons souvenirs

Ses enfants sa femme

Mon micro

En arabe en anglais en français

Ma caméra

Mes pieds qui me portent

Bousculés échaudés

La mémoire qui flanche

Les mots qui cherchent leur place

Et le temps qui passe

Lentement

Le mur qui sépare

Serpente

« Djédal » en arabe

Et le vieux la vieille l’enfant armé

Et les gaz

Fumée

Et le relâchement

Le whisky ne parvient pas à m’enivrer

Journée terminée

Parquée bousculée gazée

Mes amis mes collègues

Et les miens ailleurs absents

Pleurs

Disputes

Respect

En français protégé

Et l’ivresse qui tarde à arriver

Emilien Urbach


photo : Emilie Pirdas